Takeifa : « Il y a beaucoup de jalousie, de choses dégueulasses dans le show-business au Sénégal. »

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Aux âmes bien nées la valeur n’attend point le nombre des années. L’exemple du groupe Takeifa en constitue une tangible illustration, il a  déjà au compteur deux albums sur le marché. Jac, le lead vocal du groupe, a reçu Dakar Musique samedi dans le cadre enchanteur du Terra Nostra, un peu avant leur prestation scénique, pour des révélations à couper le souffle. Entretien.

Dakarmusique.com : qui sont Jac et le Takeifa ?
Moi c’est Jac Keita du  groupe Takeifa. Takeifa c’est l’histoire de 4 frères et une sœur tous de même père et de même mère unis pour faire de la musique un métier. Takeifa c’est aussi notre nom qui est inversé et qui veut dire Keita Family. Je suis leader-chanteur du groupe et guitariste, à la guitare solo se trouve Ibrahima Keita, comme batteur il y a Cheikh Tidiane Keita, le rappeur du groupe s’appelle Fallou Keita et ,enfin , c’ est maman Keita qui se charge de la guitare basse.

Dakarmusique.com : qu’est ce qui a changé de « diaspora » à « get free » ?
Beaucoup de choses et d’expériences « Mach Allah ». Nous avons  voyagé et découvert  pas mal de pays. Dans ces pays,nous avons pu voir la différence de culture musicale et toutes ces expériences nous ont permis de mieux nous ouvrir dans le monde, de mieux  professionnaliser notre métier qu’est la musique.

Dakarmusique.com : comment expliquer le succès de « get free » ?
Je pense que c’est le sérieux et le temps que nous nous sommes donnés pour faire cet album. Aussi nous nous sommes fixés comme objectif  de nous  produire le maximum possible dans les concerts, les restaurants … pour nous faire connaitre dans notre pays. Nous avons su nous faire connaitre sur le plan international. Mais, chez nous, ce  n’était pas évident. Pourquoi ? II faut reconnaitre que notre musique est unique au Sénégal voir dans le monde parce que c’est typiquement Takeifa. C’est pourquoi l’extérieur a compris plus vite que chez nous parce qu’aussi, au Sénégal, il y a des styles musicaux qui dominent. Nous ne pouvions pas nous permettre des faire  et de jouer de la musique comme tout le monde. Donc, en quelque sorte, le succès de cet album s’explique par le temps que nous nous sommes accordés  pour retrouver notre identité,  de créer un style musical propre ; parce qu’après tout, nous faisons de la world musique  et d’essayer de nous faire connaitre partout dans le monde.

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Dakarmusique.com : qu’est ce qui fait l’unicité de votre musique ?
Nous sommes très encrés dans notre culture mais aussi très ouvert à ce qui se fait dans le monde. C’est très normal pour nous de faire cette musique que nous faisons  parce qu’il serait ridicule de vouloir faire la musique locale sénégalaise. Nous l’avons  dans le sang mais elle ne coule pas dans notre veine  et ne nous fait pas non plus vibrer. Notre rêve ce n’est pas de jouer dans des salles de trois à quatre personnes. Ce que nous avons envie de faire c’est remplir des stades de milliers de gens comme le font les groupes de pop ou de rock . Etre une star au Sénégal ne nous intéresse vraiment  pas. Nous voulons être des artistes mondialement reconnus et de vivre  de notre art en montrant l’image positive de l’Afrique parce que nous sommes des ambassadeurs.

Dakarmusique.com : votre mélodie est différente de ce qui se fait au Sénégal et pourtant les mélomanes adorent. Qu’est ce que ça vous inspire comme réflexion ?
J’ai commencé par le hip hop en 93. Dans le groupe nous sommes des frères mais également très différents. Par exemple le batteur il est très rock de même que moi, mon jeune frère Fallou est un rappeur, quant à  Cheikh il est plus afro, maman Keita est afro-jazz et un peu rythme and blues. C’est cette diversité qui fait que notre musique est très métissée. Dans chaque morceau, chacun apporte une touche personnelle différente de celle de l’autre. Notre force, réside dans le fait que nous prenons le meilleur de chacun.

Dakarmusique.com : avez-vous appris la musique au conservatoire ?
Non !!!  Nous n’avons jamais été dans une école ou au conservatoire. L’art et la musique, il faut l’avoir dans le sang et, après, peut être se perfectionner au conservatoire pour pouvoir lire les partitions.  Mais personne ne peut apprendre la musique. Le risque avec les professeurs de musique c’est de faire de la musique exactement comme ton professeur te l’a apprise. Et ce n’est pas intéressant du tout.

Dakarmusique.com : « khamouloma » une chanson riche en enseignement. Qu’est ce qui vous a inspiré ?
Ce qui nous a inspiré c’est que nous nous sommes rendus compte que les gens ne nous connaissaient (à haute voix) absolument pas du tout. Quand ils nous ont vu à la télévision, ils disaient que nous sommes des sud africains, des nigériens, en tout cas, pas des sénégalais alors que « fi lagnou dioudo, fi lagnou magué, fi lagnou yaro » (c’est ici que nous sommes nés, que nous avons grandi et que nous avons été éduqués). Nous sommes des sénégalais bon teint comme jamais. Le problèmec’est que nous nous sommes rendus compte que les gens ne nous connaissaient pas et, pour eux, il était  impossible pour des sénégalais de faire ce que nous faisons. De plus  nous avons eu beaucoup de problèmes avec des gens qui sont dans le show-business. Ils nous ont vraiment mis des bâtons des les roues juste parce qu’ils ne croyaient  pas en  nous et  que ce projet pourrait marcher. C’est la raison pour laquelle nous avons composé cette chanson pour dire et pour montrer un peu qui on est,de même que nos objectifs et nos rêves.

Dakarmusique.com : dans cette même chanson vous dites que le show-business est plein d’hypocrisie, les artistes s’entre-tuent et se maraboutent. C’est quelque chose de vécue alors ?
Bien sur que c’est vécu !!!! Demandes aux autres artistes, ils te diront oui j’ai perdu ma voix, on m’a fait ceci ou cela. C’est une réalité. ça existe bien chez nous, les gens « dagno sokhoranté » (les gens jalousent).Ce n’est pas tout le monde mais il  y a beaucoup de jalousie, de choses dégueulasses dans le show-business au Sénégal. Notre frère Akon par exemple, au lieu de produire des sénégalais, il est parti produire des congolais, des nigériens etc. pourquoi ? Parcequ’il reste beaucoup de chose quoi. Musicalement nous avons  beaucoup de chose à apprendre. Tu sors une ou deux fois à la télévision et tu te prends pour une star. Tu te la coules douce « di wayaan di wayaté » (chanter des louanges) or ce n’est pas ca être un artiste. L ‘artiste est celui qui représente dignement son pays partout à travers le monde. Nous  jouons  dans de grand festival avec le drapeau national en main et c’est ce qui fait notre fierté. Notre générationn’a pas besoin de cela « wayouma mamou kenn » (je ne chante les aïeux de personne) on chante les vraies valeurs du Sénégal et de l’Afrique  et c’est peut être pourquoi nous avons du mal à nous faire comprendre chez nous.

Dakarmusique.com : de plus en plus les concerts sont délaissés en faveur des After-Work et autres. Vous en pensez quoi ?
C’est un réel problème parce que les gouvernants  ne mettent  pas les moyens qu’il faut pour que la culture puisse avoir la place qui lui sied dans ce pays. Imagines-toi qu’au Sénégal il n’y a pas de festival digne de ce nom. J’en connais deux auxquels j’ai participé d’ailleurs à  savoir le festival de jazz de Saint Louis et le festival du Sahel. Ces deux festivals sont gérés par des européens .Avec tout le blabla qu’il y a dans le show-business, nous n’avons pas de festival et c’est honteux. Il y a énormément de problèmes à régler. Mes clips passent tous les jours à la télévision et c’est peine perdue d’espérer aller à la BSDA pour  toucher un centime de franc. Il faut vraiment faire une réorganisation générale des choses parce que nous sommes trop en retard.

Dakarmusique.com : la tendance actuellement au Sénégalc’est que ce sont les artistes qui s’autoproduisent. Est ce que les producteurs ont failli à leur mission ?
Les producteurs ont failli à leur mission mais  il y a aussi un problème de musiciens  au Sénégal. Pratiquement les bons musiciens ont quitté le Sénégal parce que ça ne paie pas ici. A un moment donné, les producteurs n’avaient plus d’argent ou ne voulaient plus prendre de risques et les artistes se sont retrouvés coincés parce qu’ils ont besoins d’exister. De plus, avec le piratage, l’argent ne comblait plus les investissements et les sacrifices consentis et c’est un réel problème pour le producteur. Personne ne s’en sort vraiment à part les grosses boites qui monopolisent et qui gèrent tout.

Dakarmusique.com : la disparition de l’industrie de la musique ne sonne t-elle pas comme la fin de la musique ?
Non !!! »Musique diékhagoul (n’est pas encore fini), musique « doumeussa diékh » (ne finira jamais) mais elle peut perdre de sa valeur jusqu’à ne plus rien signifier. Tu sais, toutes les grandes nations ont investi dans la culture et, malheureusement au Sénégal, la culture est très négligée. Les jeunes sénégalais sont hyper créatifs mais on ne nous laisse pas le soin et le choix de nous exprimer.

Dakarmusique.com : quel message vous lancez au ministre de la culture ?
J’ai rencontré le ministre de la culture Abdoul Aziz Mbaye. C’est un gars bien d’après ce que j’ai vu. Je ne jette de fleurs à personne. Nous nous sommes connus  au festival  de jazz du Sahel. Je l’ai salué avant de lui demander s’il comptait  rentrer. Il m’a dit  oui je suis juste venu pour « l’art toubab cloon cloon » après je rentre pour Dakar. Je lui ai dit : « Monsieur le ministre, nous sommes les Takeifa et  vous êtes notre ministre donc vous devez rester jusqu’à demain pour nous voir sur scène ». Chose extraordinaire, il est resté 24h de plus dans le désert, pieds nus, pour assister à notre spectacle. Mais il y a énormément de choses à changer dans ce pays. Je crois  au NTS (Nouveau Type de Sénégalais) et à la jeunesse qui prône un changement des mentalités comme j’ai eu à le chanter.

Dakarmusique.com : de quoi ont besoins les artistes sénégalais pour évoluer?
Ce dontj’ai besoin c’est d’être bien entouré, d’avoir le temps de travailler et de faire mes exercices, de me cultiver « diangue ». Il faut que les artistes prennent le temps d’apprendre ; à l’école, dans leur environnement, dans le grand livre du monde et de se cultiver. A un certain niveau d’activité en Europe, tu as  des conférences de presse à honorer. On te parlera toutes les langues et te posera toutes sortes de questions allant de tes origines à la politique et à la culture. Ceux dont nous n’avons pas besoin c’est de nos hommes politiques, de la manière dont ils font la politique et nous représentent.

Par Abdoulaye DIAW, dakarmusique.com
[email protected]

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