matador_01Un après midi à Pikine, Mbaye, comme l’appelle ses proches, nous accueille dans son fief, là où siège l’association qu’il préside. Il est simple et discret. Et c’est dans son studio spacieux aux murs rouges que Mbaye ou Babacar Niang, plus connu sous le nom de Matador nous fit entrer pour parler du hip hop avec nous. Un domaine qu’il maitrise avec allégresse. Le hip hop, il le sent et le vit au plus profond de lui.
 
Qu’est ce qui vous a inspiré ce nom, Matador ?
Matador, c’est le tueur. Pas un assassin mais celui qui tue avec les rimes sur scène. C’est un mot espagnol et ca représente un peu notre concept. Nous sommes en face d’une bête noire qui est le système, le régime, le gouvernement quoi ! Alors matador est là, toujours aussi courageux, pour défendre la cause des faibles et diminuer leurs souffrances même si on ne peut pas l’éradiquer. Je suis le matador et le gouvernement la bête noire que je dois affronter.
 
Tu évoluais dans le groupe BMG 44, est ce qu’il existe toujours ?
J’aime cette question parce qu’elle va me permettre d’élucider une chose qui est floue dans la tête des gens et que j’ai pas eu, jusqu’ici, le temps d’éclaircir. Je suis un membre fondateur de BMG 44. Je représente toujours le groupe et il n y a pas de différences entre le groupe et moi. BMG 44 a fait 15 ans sans que le public ne le connaisse parce qu’on a fait 10 ans d’underground. C’est pour cela en fait que le public connaissait ensuite le groupe mieux que les membres de BMG 44. Mais il se trouve qu’on est dispersé maintenant parce qu’Oumar a arrêté. Moctar le Kagoulard avait arrêté aussi avant d’aller aux USA. Manou s’est marié et est resté en Belgique, à Bruxelles mais il travaille toujours avec le groupe. Il suit en même temps une carrière solo là-bas. Je vous dis, le groupe est aussi célèbre au Sénégal qu’en Belgique.  Voilà, je suis une carrière solo également, comme Manou. On a des contraintes mais le groupe existe toujours.

Qui est Matador, comment pourrait on te présenter ?
Matador est un hip Hoppeur, je ne suis pas rappeur. J’ai commencé avec la danse, je suis breakdancer, graffeur, rappeur, membre fondateur de BMG 44 et le président de l’association Africulturban. En somme, tout ce que je fais est en rapport avec le Hip Hop.

Quelle est la différence entre le rap et le hip hop ?
Tu sais, la culture générale hip hop comprend 4 piliers de base qui sont le breakdance, le DJing, le MCing et le graffiti. Le rap fait parti de la culture hip hop et partout dans le monde, chaque culture a son identité à travers les expressions, les looks, les danses, … ce n’est pas un hasard. Maintenant, c’est la culture urbaine qui englobe tout. Le rap est dans le hip hop qui est dans la culture urbaine. Moi je fais du slam qui est différend du rap et qui n’est pas dans le hip hop non plus. Le slam fait partie de la culture urbaine au même titre que le hip hop mais ce sont deux choses différentes. Tu comprends ? Le slam est très prisé aux USA, en Belgique aussi puisque c’est là que j’y ai été initié. C’était lors d’une tournée en 2002 avec les arts urbains, j’étais parti en tant que rappeur et j’ai participé à un atelier de slam. J’ai alors découvert l’histoire du slam et le style me plaisait. je l’ai ensuite adopté pour son aspect naturel. Cependant, il ne suffit pas de faire comme tout le monde et c’est pour cela que j’y ai apporté ma particularité. Je joue aves les intonations de ma voix, tantôt grave, tantôt  aigue; je  suis un peu agressif et je joue avec les mots. La première leçon en slam, c’est que chaque mot a son poids. Il faut savoir manipuler les mots pour attirer l’attention des gens, pour que celui qui bavardait se taise et t’écoute jusqu’à la fin. Les sénégalais sont sourds dés fois, donc je suis obligé d’être un peu direct pour les amener dans d’autres dimensions, qu’ils sachent que les gens vivent cela. C’est comme dans « sonn boy ». Cette chanson est une partie de mon histoire, je l’ai vécu. C’est aussi l’histoire de mes copains. Tu vois ? On était tous des chômeurs et on ne pouvait pas restés dans nos maisons pour voir nos parents souffrir dans la pauvreté. J’étais le seul dans la famille à vouloir faire du rap et mes proches avaient cru que je voulais devenir vagabond. Tu vois à l’époque ce que le rap voulait dire ? Du coup, on rentrait à la maison uniquement pour manger et retourner ensuite dans la rue.

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Tes parents ne t’en veulent ils pas d’avoir chanté ton histoire de « sonn boy » ?
Non (rire), ils ne m’en veulent pas.  C’est juste qu’ils ne m’avaient pas compris avant mais maintenant ils savent que c’est le rap que je veux vraiment. Ils savent également que je ne fume pas, je ne bois pas et je ne me drogue pas non plus. Mon père est décédé et je vis toujours avec toute la famille. Je partage avec eux tout ce que j’ai. Donc, c’était juste un problème de compréhension. Ce sont d’ailleurs ces genres de situations qui poussent les jeunes à aller agresser et à se tuer dans l’émigration clandestine. Beaucoup de jeunes s’identifient à « sonn boy ». Ils subissent la pression de la société mais ne peuvent pas crier leur ras le bol dans leur maison parce que, tout simplement, ils n’ont pas leur mot à dire. Tu es un moins que rien, tu ne représentes rien parce que tu ne bosses pas. Tu n’as même pas le droit de réclamer ta part du déjeuner. Tu vois le truc ? Il ya des mères de famille qui m’appellent dés fois parce qu’ils croient que je vis toujours la situation de « sonn boy ». Elles ont pitié j’imagine mais je leur dis que c’est la moralité de la chanson qu’il faut retenir mais pas seulement les mots.  J’ai fait exprès de commencer la chanson avec « danguène ma bagne », tu entends après « yalla na dé », tu vois ? C’est juste pour attirer l’attention des gens sur ce que les chômeurs  vivent dans les maisons.

Tu sensibilises souvent la population sur des problèmes divers, tu fais des concerts dans les prisons, etc. qu’est ce qui te pousse à faire ces actions sociales ?
Je n’espérais pas me faire des millions quand j’ai commencé le hip hop.  Je voulais juste me faire entendre, je voulais dire la vérité et faire passer un message. C’est dur dans toute la banlieue mais Thiaroye est plus hardcore encore parce qu’on voit de la tristesse dans les yeux des habitants tous les jours. Cela m’a inspiré « catastrof ». Les gens vivent sous les eaux, dans la misère et personne n’y peut grand-chose. Personnellement, j’ai connu et j’ai vécu les inondations. Mais il faut qu’on comprenne que ce n’est pas la faute du gouvernement. C’est Dieu qui l’a voulu ainsi. Je sais que certains qui liront cette interview m’en voudront mais il faut qu’on se dise la vérité. Il fut un temps où  la sécheresse avait frappé le Sénégal, les villageois étaient venus alors à Dakar parce qu’il n y avait plus rien dans les villages. Ils s’étaient  installés dans les zones où il y avait de l’eau tari et cette eau a maintenant retrouvé son nid. Alors la faute à qui ? Je ne suis pas politicien et je ne défends pas les politiciens. C’est une catastrophe que personne n’a souhaité voir se produire. Ce qu’on devrait reprocher aux politiciens cependant, c’est d’utiliser notre misère à des fins politiques, juste pour se promouvoir. Ils n’ont besoin que de nos cartes et c’est pour cela qu’ils viennent dans la banlieue nous mettre de la poudre aux yeux avec une myriade de  promesses à revendre. Il faut que les gens soit conscients du fait qu’un changement doit venir de la base. Ca commence par nous et pas par nos dirigeants.

Sans transition, ne trouves tu pas que le hip hop galsen tend vers la violence depuis qu’il y a des clans ?
Ca ne m’étonne pas qu’il y est des clans. Cela a toujours existé, c’est ce qui fait le hip hop. Un incident pareil s’était déjà produit en 1994 ou 1996, je ne sais plus et c’était pire encore parce que ca s’était terminé avec des machettes et des pierres. Alors qu’on ne vienne pas dire que le hip hop tend vers la violence. Elle est juste de retour. Le problème est qu’il y a des rappeurs qui ne peuvent même pas te dire la différence entre le rap et le hip hop. Respectons ce qu’on fait « waay ». Il y a des réalités dans le rap et quelqu’un ne les connais pas risquent de faire des amalgames là-dessus. Des gens ont créé le rap pour combattre un système à l’origine. Il a certes évolué par la suite mais on doit respecter ce que ces personnes ont créé avec beaucoup d’énergie et de courage. Il peut y avoir de clash mais ce n’est pas normal de le faire envers un autre rappeur qui fait son travail tranquillement ! Tu sais ce qu’est un clash ? Voilà, tu fais un truc qui n’arrange pas la société (je ne dis pas Matador) et on te fait un clash pour que tu arrêtes. On n’a pas choisi le rap par hasard, on l’a fait pour servir le peuple et des clashs entre rappeurs n’intéressent pas le public. Ce sont ceux qui ne connaissent pas le rap qui cherchent à se justifier en disant qu’un Carlou D, un Fata ou un Nix ne fait pas de rap ! Il ya plusieurs branches dans le rap. Il y a le hardcore rap, gangster rap, rap fun etc. respectons ce que font les autres.

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Mais selon toi, Fata fait du rap ou du « taasou » ?
Le «  taasou» fait partie de nos traditions et est différent du rap. Il peut y avoir des ressemblances mais il faut savoir faire la distinction et rendre à César ce qui lui appartient. Je ne dis pas qu’il ne faut pas les associer mais on ne peut changer les concepts du rap. Fata aurait pu associer le rap avec du Mbalax, donner un nom à ce style et le défendre. Je crois que c’était mieux que de tergiverser sur le sujet. Je fais du slam et je défends mon style. Tout est compris dans la culture urbaine mais tout n’est pas du rap. Maintenant, il faut dire que 90% des rappeurs ne connaissent pas le rap. Fata a commencé avec le rap avec le concept CBV. Il était venu avec ses menottes mais il les a enlevés en disant que dénoncer le régime était un concept dépassé. Tu crois que c’est un discours de rappeur ? Il y aura toujours des choses à dire sur le régime parce qu’on évoque la souffrance des peuples. On s’occupe de la politique si on ne veut pas que la politique s’occupe de nous. Des gens m’appellent pour me dire que je ne dois pas défendre Fata. Je ne le défends pas, que ca soit claire. On m’avait crié dessus lors du 3ème jour des 72H du hip hop quand j’ai voulu parlé de Fata mais je m’en foutais. C’est le hip hop qui me préoccupe parce que je veux que les sponsors investissent les milliards de la lutte dans le hip hop et l’incident avec Fata les feront fuir. Peut être aussi que les politiciens ont participé à médiatiser cela parce qu’ils veulent se débarrasser de nous, ils ont peur des rappeurs. Mais qu’ils sachent que le hip hop ne mourra jamais «hip hop dou mousseu dead ». Il y a aussi des animateurs qui sèment la discorde dans le milieu et c’est vilain. On représente le monument de la renaissance parce qu’on a bâti le « rap galsen » là ou il n y avait rien. Il y a le mbalax pour se divertir, un Taïb Socé pour un retour vers Dieu et les rappeurs pour entendre la vérité. Mais s’il ya des clashs et des injures entre nous, le public ira voir ailleurs (sur un ton dur).  

Matador est aussi agressif dans la vraie vie que sur ses lyrics ?
(Sourire). Je ne suis pas méchant mais il est vrai que je suis exigeant envers moi et je ne pardonne pas à ceux qui trichent dans la vie et ceux qui veulent détruire le hip hop. Je suis de nature réservé, pas taquin du tout et je suis sure que mes voisins te diront cela s’ils ne te disent pas tout bonnement que je suis méchant (rire). Je ne connais que ma maison et ma chambre, je ne m’occupe pas de ce qui ne me regarde pas. « Dama métti mane » (rire). Sinon, je suis marié et j’ai une fille, Nafy. Je ne te dirai pas mon âge (malgré ton insistance nak) mais je suis né vers les années 70.

Des projets ?
Artistiquement, je prépare un album qui sera plus rap que slam, il s’appellera «thioki fin ». Je n’en dirai pas plus que ca (rire). Le groupe BMG préparait aussi un album et on doit accueillir des artistes français en avril dans le cadre des activités de l’association. On m’a aussi sélectionné pour une compilation avec 06 pays africains. Personnellement (sourire), je cherche une 2eme femme pas forcément belle (rire) mais juste «mokk pocc ». Ah oui ! Il en faut quatre, avoir quatre villas aussi et des 4X4. Tu sais ce n’est pas toujours facile avec les « ndiaga ndiaye », je les emprunte toujours même si on dit que je suis célèbre. Je veux être riche, comme tout le monde en effet. Ce n’est pas un problème. Ce qui est mauvais c’est d’en faire étalage. Je représenterai toujours les sans voix même il n’en restait qu’un seul au Sénégal. J’ai choisi le hardcore et je le respecterai même si je suis milliardaire.

Et pour terminer ?
Bon, le Sénégal en avant ! Travaillons et arrêtons d’attendre quelque chose du régime. Levons nous et voilà merci aux fans, merci à dakarmusique et bégué lou bari.
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