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aziz diengHabib Faye est un grand musicien. On peut donc présumer que tout ce qui porte son empreinteest digne d’intérêt. Son deuxième album en est encore une belle illustration. C’était aussi le cas pour le premier, dédié à Jaco Pastorius. Comment peut-on reprocher à un bassiste l’envie de rendre hommage à l’un des maitres incontestés de cet instrument? Ne parle t’on pas en Afrique, et beaucoup, du respect des anciens et de la tradition ?De la tradition musicale s’entend. Mais notre intérêt du jour porte sur le tout nouvel album proposé à nos oreilles.


Habib, courageusement, monte au créneau et triplement. D’abord en tant qu’instrumentiste soliste, ensuite en tant qu’arrangeur de ses propres compositions et enfin en tant que lead vocal. Le défi est grand. Comment se faire entendre dans un environnement ou la musique vocale domine, ou le Mbalax fait consensus et ou les instrumentistes sont le plus clair du temps confinés à des taches d’obscurs « sidemen », interchangeables à souhait ? La tache est ardue.  Aussi, ce deuxième opus est un brin « tactique » et « pédagogique ». L’album, même s’il est le produit d’une science musicale certaine et d’un talent indiscutable, évite de donner dans une musique pour quelques initiés. Les morceaux sont suffisamment balisés de passerelles musicales, et parsemés de clins d’œilaccrocheurs (le refrain de  « H20 »),ponts nécessaires pour aider les nombreux profanes qui habitent le monde des « j’adore la musique » à naviguer dans différents univers musicaux. Nous avons quelquefois besoin d’appuis pour nous élever.

 

Le Mbalax est « off course » présent dans l’album (Ecoutez « Ayo Nene »). Il n’ya aucune raison que ce ne soit pas le cas. C’est un rythme super, ne cultivons pas les malentendus.Mais l’album nous montreque le Mbalax peut survivre à des traitements harmoniques inhabituels  et à des modulations tonales et qu’il peut ne pas être coincé dans des boucles modales interminables. C’est une bonne nouvelle et une invite à plus d’audace.
La voix de Habib est aussi présente dans l’album. C’est une surprise. Nulle prétention à des performances vocales, nulle arabesque et autres circonvolutions ornementales. Elle est làpeut être pour rappelerquele chant ouolof peut être supporté par des musiques d’ailleurs (écoutez « Barké »).  Inversement, l’Album nous montre que le Mbalax peut aussi être le support d’autres langues. Pour la voix, le mot d’ordre à la mode ici semble être  « chantez aigu et fort jusqu’à la limite de la rupture des cordes vocales » !!!!! ». L’album nous apprend que la voix est un instrument à large spectre et qu’on peut aussi chanter en dessous de la pointe de l’aigu et  plus grave encore s’il vous plait et…. calmement  et ….en respirant. Ecoutez « Méditation »ou « Fi TchiAduna » ou « Jarouko ». Il y a aussi « Méditations ».


Mais il nous semble que le propos principal de l‘album n’est pas de présenter la voix comme attraction principale. L’album nous rappelle ainsi qu’il y a d’autres rythmes que le Mbalax au Sénégal  tout aussi riches et que les instruments traditionnels (la flute toxoro par exemple) peuvent mettre le feu à des musiques très actuelles.Ecoutez « Ethnies » ou encore « jamboojamboo », écoutez surtout « Djiko ».

Comment classer l’album de Habib ? Pourquoi d’ailleurs classer ? C’est de la musique en tout cas et  c’est déjà beaucoup par les temps qui courent. Beaucoup de morceaux sont candidats au classement des bacs et ce n’est pas forcément de la musique même si c’est de la « démocratie ». L’album de Habib nous rattache tout simplement à l’universel : Oui, on peut parler musicalement au monde entier à partir de n’importe ou et en complicité avec des gens de n’importe ou,  dans l’indifférence de leur pigment de peau,  de leur nationalité, de leur langue parlée et  de leur plat préféré. De nombreux musiciens d’ici et d’ailleurs et non des moindres ont fait  la courte échelle à Habib dans cet opus. Nous ne  les citerons pas, les textes de l’album,  les créditent suffisamment. Maximum respect pour eux tous : ce sont des gens de l’universel. Que vaut de nos jours, une musique d’une communauté,  rien que pour cette communauté ? Le prix du billet pour un musée.Ce qu’un musicien pense musicalementn’est pas la rhétorique qu’il nous sert mais son œuvre.La critique véritable d’une œuvre, c’est une autre œuvre. L’album de Habib est une œuvre, et il parle tout seul. Après tout, des informations sur sa boisson préférée,surle nom de sa femme, sur l’âge  de ses enfants et le nombre de chaussuresne nous mènerons pas très loin. Laissons cela plutôt aux techniciens des rubriques « people » qui alimentent la demande en grande croissance du voyeurisme social. Ecoutonsplutôt l’album. Achetons le aussicar le courage doit être encouragé et soutenu. Moi, je soutiens.Je soutiens d’autant plus que l’album porte aussi trace du travail d’un homonyme et ami : Aziz Fall. Ce n’est pas du copinage. C’est du pur hasard. Je le jure ! (rires).  Pour le reste, venez aux concerts : l’enregistrement est toujours une capture photographique. Le Live, quand la technique assure et que le public est beau, c’est à dire non communautaire, est encore plus flamboyant,plus interactif et forcément, plus surprenant.

Bravo à Habib pour l’ensemble de son œuvre !